Au cours de ses 60 années d’existence, la saga James Bond a su se réinventer afin d’être toujours en cohérence avec les problématiques de son époque et les attentes du public. Deux atouts particuliers qui ont permis à cette franchise d’atteindre une longévité presque éternelle au statut unique dans l’Histoire du 7e Art. Adepte de nombreuses mutations au fil du temps, la série s’est néanmoins nettement démarquée avec la dernière d’entre elle et l’arrivée de Daniel Craig dans le smoking de l’espion britannique en 2006.

 

Alors que pendant 40 ans, chaque film, malgré les changements d’acteurs successifs étaient des épisodes indépendants suivant un agent déjà aguerri au sein d’une mission pour chaque opus, les producteurs de la saga ont soudainement décidé de « rebooter » (redémarrer) la franchise et d’insuffler une continuité entre les épisodes. (Il serait faut de dire qu’il y avait quelques liens entre les 20 films précédents mais ceux-ci étaient trop ténus (et faisaient plus office « easters eggs » (clins d’œil) pour les fans) pour avoir une quelconque importance dans l’intrigue et le lore entourant le personnage.

 

La « saga Craig » débuta donc avec Casino Royale en 2006 et se termina au terme de 5 films avec Mourir peut attendre en 2021. D’emblée celle-ci se positionna comme une anomalie au sein de la saga James Bond (007). En effet, avec son premier film qui suit les premiers pas d’un espion novice ayant tout juste obtenu son « permis de tuer » et son dernier film dans lequel on assiste (attention spoiler!) à la mort de notre héros, l’« ère Daniel Craig » se définie comme une « mini-saga » au sein de la « grande saga » débutée en 1962 (de 28 films à ce jour si on compte les films non-officiels). Une histoire complète, déclinée sur plusieurs longs-métrages avec toujours la Mort en toile de fond qui vient roder tel un spectre (haha!) autour de l’agent secret.

 

En effet lorsque l’on s’intéresse plus en détails à la « pentalogie » que forme l’ « arc Daniel Craig », on constate que la Mort y a un rôle prépondérant et ce dès Casino Royale.

 

« Vous voulez que je me fasse mi-moine, mi-tueur » - James Bond dans Casino Royale (2006)

 

Dans le pré-générique du film tout d’abord, ou Bond tue froidement un agent renégat et son contact, obtenant ainsi son statut d’agent « double-zéro » au sein du MI-6. James Bond fait ici de la Mort son métier, sa raison d’être. Elle donne un but à son existence et elle est justifiée pour la cause qu’elle défend : l’Empire Britannique et son souverain. Elle permet également à Bond de canaliser ses démons, de panser ses blessures, de le rendre plus humain et de l’accompagner depuis ses origines (pour rappel, dans les romans James Bond est un orphelin qui a perdu tragiquement ses parents dans un accident d’alpinisme en France à l’âge de 12 ans).

 

La Mort a toujours été la conjointe de Bond et ce depuis son enfance. Une conjointe d’abord fidèle (au fur et à mesure de son enquête Bond devient une véritable « machine à tuer », exécutant froidement ses adversaires) qui finit par brusquement se retourner contre lui et le trahir dans le dernier acte du film en lui arrachant l’amour de sa vie. A cet instant de sa carrière, l’espion qui avait confiance en la Mort se rend compte de sa véritable nature : une nature sournoise, cruelle et imprévisible. Bond réalise alors que la seule manière d’y faire face et de s’en prémunir, est d’essayer de ne plus avoir d’attachements et de ne plus être en contact avec ses émotions.

 

En vérité, la conclusion en apparence sereine de Casino Royale, n’est qu’une façade qui amorce une véritable descente aux enfers pour l’agent secret.

Effectivement même si le spectateur s’imagine le cycle de naissance de James Bond terminé (on a le sentiment de voir le James Bond accompli des films précédents, notamment lorsqu’il prononce sa maxime légendaire), cela est contredit avec le film suivant qui invite le public à poursuivre le cheminement de construction psychologique de 007.

 

Intitulé Quantum of Solace (littéralement « source de réconfort »), cet épisode peut être considéré comme le purgatoire pour James Bond (avant son apaisement et sa « résurrection » qui interviendront dans la suite). Rongé par la trahison et la mort de Vesper, l’espion devient un assassin irréfléchi, violent et impulsif, qui pour « exorciser » ses démons, tue ses opposants en faisant abstraction de tout jugement et obéissance à sa hiérarchie. « Quand on ne distingue plus ses amis, de ses ennemis, il est temps de se retirer » lui assène M, alors que Bond est en pleine folie meurtrière et qu’il accumule les cadavres. Dans Quantum of Solace, Bond devient « la Mort » elle-même, froide, brutale et soudaine. Il endosse la souffrance qu’il ressentait à la fin de Casino Royale et expie ses péchés par une quête de vengeance qui, il s’en rendra compte plus tard, s’avérera vaine et fera des victimes dans les deux camps. Dans sa rage, Bond provoque également des « dommages collatéraux » et perd malgré lui de précieux alliés comme Mathis ou l’agent Fields. Lors de l’épilogue en Russie, Bond atteint enfin ce « réconfort » après lequel il courrait tel « un chien fou » durant 1h45 de film. Il peut enfin être en paix avec lui-même et son passé et renaître en tant que héros mythologique tel que l’on le connaît.

Avant de passer à Skyfall (le 3e film), j’aimerais terminé sur Quantum of Solace avec un petit aparté sur la mise en scène du film et sa réception à l’époque de sa sortie en 2008.

Pour le public, la deuxième aventure de Daniel Craig en 007 est un film illisible et incompréhensible au scénario faible. Même si le film est loin d’être sans défauts et qu’il ne répond malheureusement pas à toutes les questions laissées en suspend (le fonctionnement exact de l’organisation criminelle Quantum par exemple), je le défendrai toujours. Le 22e film officiel de James Bond est avant tout un film « malade » et imparfait. En effet, même si le long-métrage est loin de figurer parmi les principaux faits d’armes de la saga (cela est principalement dût à la grève des scénaristes durant le tournage) avec un méchant sous-exploité ou une intrigue assez « brouillonne » en dehors de 007 lui-même, Quantum of Solace est très intéressant si le public se place du point de vue de Bond et de son état psychologique dans le film. Bond est un homme blessé, meurtri, enragé. Il n’a que faire de sa mission et de ses conséquences, qu’elles soient humaines, financières et surtout politiques. Il ne cherche qu’à assouvir sa quête de vengeance. Il est dicté par sa colère, ses émotions. (Ce qui explique le rythme frénétique du film ainsi que celui-ci se concentre principalement sur décisions personnelles de Bond plutôt que sur l’histoire du film en elle-même). Cet opus n’est pas un James Bond classique. C’est un épisode sur Bond lui-même. On adopte son point de vue. Un point de vue déformé par ses sentiments.

L’autre soucis de Quantum of solace est qu’il se situe entre deux « grands Bond » (Casino Royale et Skyfall) et qu’il s’agit d’un film de transition, ce qui empêche le public de l’apprécier à sa juste valeur. A l’instar de certains blockbusters différents et peut-être plus difficiles d’accès (on peut citer Batman versus Superman chez DC par exemple), Quantum of solace est un James Bond qui se mérite et il est peut-être temps de lui rendre justice, surtout qu’en ce qui concerne le contexte de production du film, EON aurait pu nous offrir un film sans doute meilleur mais surtout peut-être bien pire.

 

Skyfall est l’épisode du renouveau. « On à tous besoin d’un hobby ! Pourquoi c’est quoi le tien ? La résurrection ! » répond James Bond à Silva (Javier Bardem) lors d’un très bon dialogue entre 007 et le vilain du film. Dans Skyfall, le James Bond de Daniel Craig est devenu un espion d’expérience, plus sage, plus avisé. L’agent fougueux s’est transformé en un assassin plus mûre et plus réfléchi, qui évolue dans un environnement marqué par sa relation presque œdipienne avec sa supérieure ainsi que par la résurgence des codes de la franchise. Bond est mort puis ressuscité. C’est désormais au tour de sa mythologie de renaître de ses cendres. Et même si Skyfall est l’emblème de la régénération de Bond dans l’histoire de Craig, la Mort y a un rôle centrale comme dans les opus précédents. Cette fois-ci la Mort que Bond a réussi a dompté d’un point de vue professionnel, va s’insinuer dans les aspects les plus intimes de sa vie d’agent secret.

On le remarque tout d’abord dans la scène pré-générique et dans le générique en lui-même ou Bond est laissé pour mort à Istanbul avant de renaître plus fort que jamais. L'imagerie du générique est ponctué d'images oniriques et de symboles sur ce thème. La « Grande Faucheuse » est également au cœur du passé de 007 (le décès de ses parents, la « mort » de son enfance, le manoir Skyfall) et elle vient surtout surprendre M – la mère de substitution de Bond- à la fin du film. Une perte tragique qui s’ajoute à celle de Vesper ou Mathis. (un évènement qui signe aussi la fin de l’actrice Judi Dench dans le rôle qu’elle incarnait depuis 1995 dans sept films) On réalise alors que la vie du Bond de Craig a été façonné par la Mort. Une Mort qu’il finit par complètement épouser dans le film suivant : Spectre.

 

Dans Spectre, Daniel Craig est littéralement un agent de la Mort. Dans la première scène du film qui se déroule pendant la Fête des Morts au Mexique, Bond revêt tout d’abord un costume de squelette, avant de tuer plusieurs adversaires au fur à mesure du film. Il devient également un émissaire des ténèbres lorsqu’il rend visite à Madeleine Swann (scène de l’interrogatoire dans la clinique Autrichienne) ou provoque le suicide de son ancien ennemi M. White. Cependant même si la Mort est omniprésente dans son existence, Bond esquisse l’espoir d’une vie heureuse l’émergence d’un nouvel amour en la personne de Madeleine Swann (Léa Seydoux). Et comme dans les épisodes antérieurs de l’ère Craig, la Mort se manifeste sous la forme d’un « jumeau maléfique » en la personne de Blofeld qui lui a réussi à tromper celle-ci pour venir détruire le monde de Bond et de nouveau tenter de lui arracher ce qui compte le plus pour lui.

 

Enfin dans Mourir peut attendre, la Mort atteint son paroxysme car elle arbore ici son aspect sacrificiel avec le décès de Bond lui-même qui offre sa vie pour sauver ceux qu’il aime. Ce sentiment de finalité de cycle est également renforcé par la disparition de certains personnages emblématiques de l’univers comme Felix Leiter ou Blofeld ainsi que l’ensemble des agents de son organisation. Avec Mourir peut attendre, la saga atteint un « point de non retour » et conclu la saga Craig dans un final clivant qui divisera le public. La Mort fait ici office de passage de relais avec un épilogue tourné vers l'avenir, qui met en scène Madeleine et sa fille qui évoquent le souvenir de Bond.

 

Et tandis que les médias et le public attend de savoir qui endossera le smoking de James Bond et de savoir dans quelle direction ira la franchise, on remarque que la saga n’a cessé de se renouveler tel un phœnix. Après tout c’est peut être cela le secret de cette franchise éternelle : en soixante ans, James Bond n’a cessé de mourir pour se réincarner afin de pouvoir perdurer et d'être en phase avec les questions de son temps.

 

Valentin DELPEYROUX – Tous droits réservés

Le « James Bond » de Daniel Craig : la Mort lui va si bien
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